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Rajout de photos de cactées globulaires diverses.

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Un article sur les relations entre Rhipsalis teres et les fourmis

16 juillet 2011 6 16 /07 /juillet /2011 20:11

CochonDans le métro je lis souvent un quotidien gratuit dont des exemplaires sont placés tous les matins à la disposition des voyageurs.


Ce jour là, dans l’éditorial que je trouve tous les matins à la seconde page du journal (par miséricorde je n’en citerai pas le nom), je lis :

Le chercheur japonais Akira Iritani s’est lancé un défi fou : faire revivre le mammouth laineux de Sibérie disparu depuis 4000 ans. Pour réaliser sont rêve ce biologiste a récupéré un spécimen congelé et étonnamment bien conservé. Il compte extraire plusieurs noyaux de ses cellules pour les implanter au cœur d’autres, extraites d’un éléphant bien vivant. […] les cellules créées seront ensuite transformées en embryons, avant d’être introduites dans l’utérus d’une éléphante. […] Il est toutefois peu probable que l’ADN de mammouth soit dans un état suffisamment bon après quatre millénaires.

Et l’article se termine par cette phrase :

… Mais c’est sans compter sur la pugnacité du scientifique. En 2004 il était parvenu à greffer un gène d’épinard… sur des cochons, pour rendre leur viande moins grasse.

 

Face à un tel texte, combien de lecteurs ont alors imaginé un cochon vert chlorophyllien ? Un cochon hybride aux oreilles en feuilles d’épinard ? Et un gène d’épinard, même si ils n’en ont jamais vu, c’est forcément vert et maigre, non ? (et bien sûr, à la différence de la viande de porc traditionnelle, ce cochon-épinard doit être à l’image des légumes verts, qui ne font pas grossir).

Deux choses sont à relever dans cet éditorial :

  • - La première concerne la terminologie utilisée, qui est riche d’information sur l’incompréhension du journaliste.

L’idée de la « greffe d’un gène » ferait sursauter n’importe quel biologiste. C’est vrai qu’on a l’habitude de transposer dans un vocabulaire qui nous parle, et qui a un sens pour nous, des faits ou des situations qui nous sont originellement incompréhensibles. Mais ce qui est plus grave ici c’est qu’il s’agit de l’explication d’un professionnel dont la tache est d’informer un public le plus justement et le plus fidèlement possible. Au delà de résumer toute l’incompétence du journaliste, cet éditorial illustre la difficulté à communiquer dans le langage courant des informations qui relèvent d’un domaine peu accessible au grand public. La prudence aurait voulu que le journaliste, qui ne savait visiblement pas de quoi il parlait, s’abstienne ou se renseigne. Mais lui aussi à vu gambader devant lui un cochon vert et maigre à l’image d’une feuille d’épinard, tout simplement parce que pour lui les 2 mots importants de l’expérience étaient épinard et cochon, et que leur association était étrange, et comme il ne savait pas comment ils s’associaient il a eu l’idée d’une « greffe », alors que le seul mot important était gène… mais c’est un mot beaucoup moins imagé, et qui échappe au sens commun.

C’est ce genre de discours pseudo-scientifique qui jette en pâture au grand public des idées reçues sur la transgénèse, les OGM, la pollution, les aliments cancérigènes, le réchauffement de la planète, l’évolution, etc. Le tout apprêté avec une sauce médiatique aux relents de sensationnel.

  • - La deuxième chose concerne la méconnaissance du domaine dont le journaliste se veut le rapporteur :

Que le scientifique cité ci-dessus ait « greffé » un gène d’épinard est absolument sans intérêt, que ce soit sur des cochons ou quoi que ce soit d’autre. Insérer des gènes dans des génomes étrangers est depuis des décennies le B-A BA de la biologie moléculaire. La transgénèse est devenue d’une totale banalité. Aujourd’hui c’est une tache que n’importe quel étudiant en premier cycle universitaire de biologie est capable de faire. C’est pratiqué en routine dans tous les laboratoires du monde et ça ne mérite même pas une ligne dans un journal. Mais dans l’imaginaire du journaliste c’est du sensationnel, du fantasmagorique, et si ça l’est pour lui ça doit l’être pour les lecteurs.

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6 novembre 2010 6 06 /11 /novembre /2010 13:41

Quelques commentaires concernant deux livres sur les OGM (organismes génétiquement modifiés) assez différents l’un de l’autre. D’abord un ouvrage de type pamphlétaire écrit par un journaliste. Le second écrit par deux scientifiques, qui jette face à face deux conceptions de la Nature et, plus largement, deux conceptions du monde. A la lecture du deuxième ouvrage je ne peux m’empêcher de faire un rapprochement avec le thème d’un essai de l’historien Mircea Eliade : le mythe de l’éternel retour.


Sauvez les OGM, de Jean-Claude Jaillette


Sauvez les OGM 1Jean-Claude Jaillette est un ancien chef de service du journal Libération, aujourd’hui rédacteur en chef à l’hebdomadaire Marianne, et il a publié plusieurs livres sur les rapports entre société, industrie et alimentation.


La première chose intéressante dans le livre de Jaillette c’est qu’il est arrivé dans le débat sur les OGM imbibé des doutes et des rancœurs de l’opinion publique sur les dangers d’une certaine industrialisation. Il est impliqué dans la parution de l’article de Libération « Alerte au soja fou » de novembre 1996, qui peut être considéré comme le point de départ du rejet des OGM agricoles en France. Sans que cela ne soit clairement énoncé, on comprend dés les premières pages que Jaillette a entamé son enquête plein d’arrière-pensées dénonciatrices contre la malbouffe et les lobbies industriels. D’après son parcours journalistique et éditorial on devine qu’il a abordé le problème des OGM d’un point de vue polémique et qu’il avait sans doute prévu de faire un ouvrage dénonciateur à l’image du « monde selon Monsanto » de Marie-Monique Robin.

Après plusieurs années d’enquête parait un livre inattendu qui porte le titre Sauvez les OGM.

Comme le souligne Axel Kahn dans la préface de l’ouvrage : « Parce qu’il a dû parcourir tout le chemin de la franche hostilité au doute, puis à la conviction de l’utilité des OGM aux champs, Jean-Claude Jaillette offre aux lecteurs un exemple des raisonnements et arguments qui l’ont amené à changer d’avis ». Au delà de son honnêteté intellectuelle et de sa faculté à se remettre en question, le grand mérite de Jaillette est d’avoir vu les hommes derrière la technologie.

Le second point intéressant dans le livre de Jaillette est sans doute l’ingénuité originelle de l’auteur : il n’est pas scientifique et il est évident que le journaliste n’est pas un spécialiste de la transgénèse. Il prend d’ailleurs soin de ne jamais détailler les problèmes scientifiques ni de prendre parti sur les techniques. Mais c’est justement ce regard extérieur, distant, qui fait toute la force et l’intérêt de l’ouvrage.

En journaliste d’investigation il déroule patiemment la pelote des rapports scientifiques et institutionnels, il analyse les données et mesure les enjeux de la transgénèse en agriculture. Pages après pages il décortique les débats, se penche sur les institutions, les textes de loi, les joutes politiques et les forces en présence, pour déconstruire patiemment les arguments des groupes anti-OGM. Démontant les rouages de l’écologie politique, Jaillette montre que ce qui était dans les années 1980 un grand enjeu humanitaire, scientifique et économique, est devenu en France - et dans une moindre mesure en Europe - le sordide outil d’une lutte de pouvoirs.

Enfin, ce qu’il faut sans doute retenir de l’ouvrage c’est la démonstration que, contrairement à ce veut laisser croire une certaine démagogie, l’intrusion des biotechnologies dans notre civilisation ne constitue pas un coup de force autoritaire de lobbies industriels mais que nos sociétés s’en sont très démocratiquement emparées.

 

OGM : quels risques ? de Jacques Testard et Yves Chupeau


OGM , quels risques 1Le second ouvrage mets en relation des points de vue opposés sur les OGM à travers les textes de Yves Chupeau, directeur du centre INRA de Versailles, et de Jacques Testard, directeur de recherche à l’INSERM et scientifique français de référence dans la lutte contre les OGM agricoles.

Testard ouvre le bal avec un long monologue sur les dangers et inconvénients des plantes transgéniques, suivi de celui de Chupeau qui dresse un portait exhaustif de la transgénèse au sein de la nature. Dans la seconde partie de l’ouvrage ils se répondent l’un l’autre comme dans une partie de ping-pong.


Le discours de Chupeau est une sorte d’hypotypose sur la transgénèse naturelle. On a parfois du mal à le suivre dans les méandres de son argumentation. Brouillon et désordonné, il dresse une liste à la Prévert de tous les phénomènes de transgénèse naturels pour justifier les pratiques humaines et montrer que la nature a devancé l’homme dans ce domaine, et l’a bien souvent dépassé. Sortant bien souvent du cadre de l’agriculture, il met en exergue l’énorme masse d’information génétique qui circule depuis des temps immémoriaux entre les organismes vivants. Son approche de la transgénèse est avant tout pragmatique, anglo-saxonne, et ne s’embarrasse pas d’idéologie. Il brosse ainsi le tableau d’une Nature où tout n’est qu’échanges de gènes, une vaste partouze génomique… apportant ainsi des arguments à Jacques Testard dans sa dénonciation du risque de contamination génétique par les OGM.

Le discours de Chupeau est cependant efficace grâce au recul qu’il permet de prendre sur les pratiques humaines. Dans la seconde partie de l’ouvrage son argumentation devient plus précise et pointue, pour répondre très précisément aux attaques ciblées et aux remarques de Testard.


En bon scientifique, Testard évite l’écueil de l’opposition idéologique aux OGM. Cependant, s’il l’évite par une argumentation circonstanciée sur les méfais et les risques des OGM, son texte est tissé d’une opposition trop systématique pour rendre son argumentation crédible. Le tableau qu'il brosse est vraiment trop sombre et, surtout, il entre en contradiction flagrante avec l’engouement mondial (hors européen) pour les OGM.

Le discours de Testard est avant tout essentialiste. Il ne s’inscrit pas dans une dénonciation de la pratique de la transgénèse (qu’il approuve dans des circonstances très restrictives), mais dans la promotion d’une idée passéiste et idéalisée de l’agriculture. Avant tout conservateur, il s’agit pour lui de défendre des pratiques ancestrales et de regagner un Eden agricole perdu duquel des scientifiques irresponsables voudraient nous chasser. On retrouve ici la trame universelle de tous les textes et discours anti-OGM européens. Dans la dernière partie de son texte l’ekphrasis circonstanciée de Testard se mue en leitmotiv, l’argument cède à la vision du chaos.

Comme une petite musique, en sourdine, le refus de la modernité parcoure tout le texte de Testard. La modernité s’illustre par l’intrusion d’innovations qui modifient le rapport immémorial que l’homme entretient avec la Nature : finalement peu importe ses effets positifs ou négatifs, l’organisme OGM est acceptable tant qu’il reste confiné dans l’obscurité d’un laboratoire, et uniquement si son existence reste étrangère au mode de vie de la population.


L’apocatastase des anti-OGM


Le mythe de l'éternel retour 2Dans son essai intitulé Le mythe de l’éternel retour – Archétypes et répétitions, paru en 1947, l’historien des religions Mircea Eliade, confronte « l'homme historique » (moderne) qui se sait et se veut créateur d'histoire, avec l'homme des civilisations traditionnelles qui avait à l'égard de l'histoire une attitude négative ». L’homme primitif fuit l'Histoire car elle l’expulse de la sphère sacrée d’une époque parfaite et idéale : l’âge d’or des origines. Tout événement survenu dans la vie de l’humanité n’est alors qu’un pas supplémentaire et malheureux hors de cet Eden. L’homme traditionnel vit dans l’attente de l’éternel retour d’un temps cyclique qui doit le ramener à l’époque - hors de toute temporalité - originelle.

Mircea Eliade souligne que le sens et la fonction des archétypes et répétitions sont révélés lorsque l’on saisi la volonté des sociétés traditionnelles de refuser un temps concret, leur hostilité à toute tentative d’histoire autonome, c'est-à-dire d’histoire sans régulation archétypale. Cette fin de non-recevoir, cette opposition ne sont pas simplement l’effet de tendances conservatrices des sociétés primitives : on est fondé à lire dans cette dépréciation de l’histoire, c'est-à-dire des événements sans modèle transhistorique, et dans ce rejet du temps profane, continu, une certaine valorisation métaphysique de l’existence humaine. Dans la mythologie indo-européenne l’homme heureux n’a pas d’histoire.

Comme le montre Mircea Eliade, les sociétés archaïques, tout en connaissant elles aussi une certaine forme d’ « histoire », s’évertuent à n’en pas tenir compte : le respect des rites et des pratiques ancestrales a pour but d’annihiler l’Histoire. Les célébrations des fêtes annuelles et la répétition des gestes des ancêtres sont ce qui nous lie à l’instant sacré des origines. La répétition donne un sens à la vie humaine en créant du sacré, car seul ce qui est sacré est réel. Un acte n’a de sens que dans la mesure où il répète ou restaure un archétype. La plupart des événements qui s’inscrivent en dehors des rituels sont comme des péchés dont l'homme doit se libérer, car ils ne peuvent apporter que le malheur et la douleur. Pour l’homme traditionnel, toute liberté moderne, quelques satisfactions qu’elle puisse procurer à celui qui la possède, est impuissante à justifier l’histoire. Mircea Eliade conclue son ouvrage en faisant remarquer que l’homme moderne est irrémédiablement intégré à l’histoire et au progrès et, l’histoire et le progrès sont une chute impliquant l’un est l’autre l’abandon définitif du paradis des archétypes et de la répétition.

 

Plus tard Claude Lévi-Strauss reprendra le concept à son compte, et distingue en 1958 les « sociétés froides » qui refusent leur devenir historique, des « sociétés chaudes » produisant une « histoire thermodynamique et cumulative ». Dans son Anthropologie structural deux (1973) il énonce : « la question n’est pas de savoir si les sociétés dites « primitives » ont ou n’ont pas une histoire au sens que nous donnons à ce terme. Ces sociétés sont dans la temporalité comme toutes les autres, et au même titre qu’elles, mais à la différence de ce qui se passe parmi nous, elles se refusent à l’histoire, et elles s’efforcent de stériliser dans leur sein tout ce qui pourrait constituer l’ébauche d’un devenir historique ». Il montre que cette aversion vis-à-vis de l’histoire n’a pas disparu des sociétés modernes et se retrouve dans des attitudes et des dispositions sociales qui restent partagées par l’humanité.


L’ouvrage d’Eliade est saisissant quand on le rapproche des deux précédents. Comme cet Homme traditionnel, les groupes anti-OGM fuient l’Histoire et veulent répéter les gestes agricoles ancestraux, seuls capables de résoudre les problèmes créés par la modernité. L’agriculture n’est pas affaire de science et d’économie, c’est une donnée transhistorique, un archétype. Ce que l’homme crée ne peut jamais égaler l’œuvre de la Nature, car toute démarche humaine s’inscrit le long d’un temps linéaire ou continu – historique - qui fuit le temps cyclique et éloigne l'homme de la félicité immobile des origines.


Article connexe : Pucerons rouges et riz doré.

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23 octobre 2009 5 23 /10 /octobre /2009 01:19

... ou l'émergence dans l'œil de l'observateur.

 
Quand vous faites chauffer une bouilloire d’eau froide, il n’y a pas de moment particulier où l’eau cesse d’être froide pour devenir bouillante, si bien qu’il est impossible de se faire une tasse de thé.

Richard Dawkins – The Ancestor’s Tale.
 

 

Le concept d’émergence est décidément une notion à la mode chez les physiciens, et ceux-ci ne ménagent pas leurs peines pour essayer de l’appliquer aux phénomènes biologiques. On peut cependant s'interroger sur l'acharnement de certains physiciens à débusquer des "comportements émergents" en toutes circonstances.

Ce courant de pensée me rappelle les poussées métaphysiques - tendance surnaturel - qui avaient envahies des physiciens dans les années 80, et l'interrogation perplexe d'un grand journal dans un article intitulé (si je me souviens bien) « Les physiciens saisis par le psy ».

 

En faisant quelques recherches sur internet en vue de la rédaction d’un article sur l’auto-organisation en biologie, je suis tombé sur un article dans lequel l’auteur chante les louanges du concept d’émergence.

Un « fameux papier » du physicien Philip Anderson est cité, avec un argument sensé justifier les propriétés des « comportements émergents », et qui pour moi illustre toute la dénaturation du concept. Je cite cet argumentaire :


Considérons une molécule d’ammoniaque. Cette molécule ressemble à un tétraèdre, avec un atome d’azote au sommet et trois atomes d’hydrogène à la base. Les lois de la mécanique quantique font que la molécule d’ammoniaque n’est pas stable : en fait, par effet tunnel, l’atome d’azote peut passer de l’autre côté par rapport au plan défini par les atomes d’hydrogène, si bien que la pyramide s’inverse. Mais une fois cette pyramide inversée, elle peut, avec la même probabilité, s’inverser dans l’autre sens. Cette inversion a lieu … plus de 30 milliards de fois par seconde. Si bien qu’en réalité, de façon “effective”, l’atome d’azote a l’air d’être dans le plan des atomes d’hydrogène […], et est donc “statistiquement” symétrique.

Mais considérons des molécules de plus en plus grosses. A mesure qu’on ajoute des atomes, les probabilités d’avoir un effet tunnel de ce type disparaissent. Dans des molécules plus grosses, l’équivalent de l’atome d’hydrogène met soudainement 15 milliards d’années à traverser le plan de symétrie. La symétrie est donc brisée : […] c’est juste l’ajout de composantes qui change le comportement qualitatif du système […]. On passe d’un système statistiquement symétrique à des molécules chirales stables en ajoutant des atomes. C’est ce qu’on appelle un comportement émergent.


Donc, en se déplaçant d'une extrémité à l'autre de l'échelle de tailles on passe de molécules asymétriques à des molécules symétriques, et cette symétrie serait un "comportement émergent". Fort bien... Mais à quel moment la symétrie est-elle brisée et apparaît ce comportement émergent ? Est-ce quand l’inversion de l’atome d’azote a lieu 29 milliards de fois par seconde ? Une fois par seconde ? Une fois par an ? Ou tous les 14 milliards  d’années ?

Cette question, qui peut paraître triviale d’un premier abord, ne l’est pas car l’artifice qu’elle dévoile sous-tend toute la problématique du concept d’émergence en biologie et la réfutation du réductionnisme qui en découle1.


En fait cette question n’amène aucune réponse pour une raison simple : le passage d’un système statistiquement symétrique vers des molécules chirales stables, et le changement de comportement qualitatif du système induit, est une transition fabriquée de toute pièce, et la frontière de l’émergence qu’elle pointe est une convention. L'apparition de cette symétrie n’existe pas : l'émergence qu'elle induit reste réductible à une inversion d'atome qui existe dans toutes les situations décrites, et dont seule la fréquence varie d'une extrémité à l'autre de l'échelle citée. Les mots « effectives » et  « statistiquement » qu’emploie l’auteur résument toute la subjectivité du phénomène.

Au final ce "comportement émergent" reste un concept pratique et existe principalement dans l'œil de l'observateur qui fixe une limite à son apparition. L’émergence est quasiment assimilable à un principe de dialectique2.


Je poursuis mes pérégrinations sur le site en question et je tombe sur un nouvel article :


On y trouve une problématique similaire quand l’auteur retrouve une nouvelle fois, «bien sûr un comportement émergent », dans la mise en évidence du nombre d’or et d’une suite de Fibonacci dans l’ordonnancement des graines dans la fleur du tournesol.


Que l’on doive forcément déduire un comportement émergent de la présence d’un nombre d’or dans le cœur du tournesol pose question.

Encore une fois, la notion d'émergence réside dans le regard porté par l'observateur sur le nombre d'or et le rôle qu'on lui accorde. En quoi un comportement émergent doit-il être plus associé à la présence du nombre d’or qu’à la forme en couronne de la fleur de tournesol, à la dimension de la tige, à la couleur des pétales ou à la forme des feuilles ? En effet, en cherchant bien, la totalité du plant de tournesol est réductible à quelques algorithmes clinquants et à des formules mathématiques sympathiques : cette plante peut alors être considérée comme une pure émergence.

 

La présence d’une suite de Fibonacci chez de nombreux végétaux résulte de contraintes purement mécaniques, elle permet d’optimiser les ressources biologiques en plaçant un maximum d’éléments sur une surface la plus petite possible. La suite de Fibonacci est de détermination génétique, elle est le résultat de l’évolution qui a sélectionné une structure optimale en termes d’économie des ressources, comme pour n’importe quelle autre structure biologique.

 

Un comportement émergent répond à un certain nombres de caractéristiques bien précises et bien définies. Que tout phénomène complexe, ou toute propriété remarquable, puissent être quasi systématiquement assimilés à un comportement émergent relève d’une dénaturation du concept « d’émergence » ou de celui de « comportement », voire des 2 termes à la fois.

 

Alors, quand est-ce que la mécanique s'enraye dans la tête des physiciens ? Quand, suivant une échelle de valeurs prédéfinies, un résultat est qualifié de remarquable par un observateur et, du fait de cette "remarquabilité", doit forcément correspondre à "un comportement émergent". Les échelles de valeurs possibles étant infinies, l'exercice est donc sans limite : de l’émergence peut être trouvée partout. Ainsi on fabrique de toute pièce, quasiment à volonté, la propriété que l'on recherche.


Cette faculté à débusquer de l'émergence dans toute situation peut s'apparenter :
- soit à l'attitude de Mr Jourdain qui découvrait - émerveillé - qu'il faisait de la prose sans le savoir3
; quand ici l’émergence constitue pour le chercheur le même type de révélation que celle du héros ingénu de Molière.
- ou à une panglosserie – telle que la dénonçait S.J. Gould à propos de l'adaptationnisme - dans laquelle le chercheur s'aperçoit, également extasié, que tout est pour le mieux (ou émergent) dans le meilleur des mondes possibles.


John Maynard Smith, dans son ouvrage « La construction du vivant – gènes, embryons et évolution », pointe bien les limites de l’auto-organisation et du concept de système émergent en biologie, et je termine en reprenant la dernière phrase de l’ouvrage :

Il est […] important pour les physiciens s’orientant vers la biologie d’avoir conscience qu’ils pénètrent dans un territoire inconnu, dans lequel deux concepts centraux – l’adaptation et l’information – leur sont étrangers.


Bref, contrairement à ce que pensent certains, le réductionnisme en biologie - avec ses succès expérimentaux considérables - reste un outil d’avenir et a encore de beaux jours devant lui.

 

***

 

1 : Ce difficile passage du concept mathématique d’émergence vers le monde physique me rappelle le paradoxe qu’entraine l’application de laxiome de choix à la réalité. Cet axiome de la théorie des ensembles, dans lequel aucune faille logique ne peut être décelée, postule pourtant qu’une prédiction presque parfaite d’un futur totalement arbitraire est possible, sans qu’il soit nécessaire d’identifier une structures intelligible ni la moindre régularité dans les événements du passé. Comme le souligne le professeur d’informatique J.P. Delahaye, ce postulat « devrait faire douter de certains axiomes qui, sous des dehors innocents produisent de graves absurdités ».


2 : Définir des molécules symétriques par rapport à des molécules asymétriques, et ainsi une brisure de symétrie, s'inscrit dans une démarche constructiviste, au sens kantien 
de construction ou de catégorisation effectuée par un sujet. La logique en œuvre utilise ici le principe du tiers exclu : une molécule est symétrique ou ne l'est pas. Le passage d’un système à variables continues (les fréquences d’inversion d’atome) vers des valeurs discrètes binaires (symétrie / asymétrie) constitue un saut conceptuel notable. Nous sommes effectivement à mille lieux d'une démarche réductionniste, et en pleine dialectique.


3 : Voir cette petite fable d’automne.
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22 octobre 2009 4 22 /10 /octobre /2009 18:20

- Petite fable d'automne -


On sait peu que Monsieur Jourdain, dont les facultés d'émerveillement sont célèbres et quasiment sans limite, est un voyageur intrépide.


Parcourant les mondes à l'aide de son vaisseau intersidéral, il arrive d'abord sur la planète Blogul, peuplée de bloguliens.

Les habitants ont développé une civilisation florissante et possèdent un système de valeurs scientifiques différent de celui des terriens. Chez eux tous les grands principes mathématiques qui émerveillent les terriens (par exemple le nombre d'or, Pi et autres suites de Fibonacci) sont d'une banalité totale, et c'est à peine si on y prête attention. Mais par contre les bloguliens ont installé la théorie des ensembles sur un piédestal.

Monsieur Jourdain voyageant avec son casse-croute, il a montré son panier de victuailles aux bloguliens. Des scientifiques bloguliens s’en sont saisi et ont montré que joindre 1 pomme à 1 banane, permet d'obtenir « un ensemble de fruits ».

Ce résultat a été publié dans un des plus grands journaux scientifiques de la planète, avec un argumentaire puissant et nombre de démonstrations rigoureuses. Que plusieurs unités rassemblées fabriquent un nouvel ensemble était un résultat fascinant. Les plus grand physiciens se sont penchés sur ce résultat remarquable et ont été catégoriques : le fait d'obtenir cette pluralité de fruits par une simple addition de 2 unités indépendantes constitue "un comportement émergent".


Quelle chose admirable, s'extasie Monsieur Jourdain, qu'une simple addition de pomme et banane puisse ainsi produire un comportement émergent ! Et dire que quand je remplissais ma corbeille de fruits je ne le savais même pas !


Il remet ses guêtres et repart dans son vaisseau spatial pour poursuivre son périple. Il croise en chemin la fusée de Maître Pangloss, qui parcours l'Univers en sens inverse, et lui adresse un petit signe de la main plein de déférence : ce sont de grands amis.


Mr Jourdain arrive ensuite sur la planète Zinia, peuplée de Ziniens.

Les habitants, qui sont des sortes d’ectoplasmes amorphes et évanescents, ont également développé un système de valeurs scientifiques original et sont fascinés par les valeurs mathématiques extrêmes. En particuliers, toute opération mathématique capable d'arriver à un résultat comme zéro ou l'infini est pour eux des plus intéressantes.

Quelques chercheurs ziniens d'un département de physique appliquée se sont livrés à une expérience du plus grand intérêt : en partant de 2 seaux, dont le premier était plein d'eau et le second absolument vide, ils ont montré que le transfert de l'eau d'un seau à l'autre aboutit à transférer le vide en sens inverse vers le premier seau.

Des chercheurs d'un département concurrent, pour vérifier les résultats des premiers physiciens, se sont alors livrés à l'opération inverse : ils ont ainsi montré que transférer le vide d'un seau vers un autre plein d’eau aboutit inévitablement à tranférer l'eau en sens inverse.

L'Académie des sciences de Zinia s'est penchée sur ces résultats surprenants, suivant lesquels un transfert de volume correspond par contrecoup un transfert de vide et, après un court débat, à vite statué sur le fait que cette bijection correspond, bien sûr, à un comportement émergent !


Quelle chose admirable, s'extasie Monsieur Jourdain, que le transfert de quelques chose d'un endroit à l'autre entraine ainsi un comportement émergent ! Et dire que quand j'ai fait déplacer mon pavillon de chasse pour installer un golf je ne le savais même pas !


Monsieur Jourdain s'est réinstallé sur le siège de son vaisseau et est reparti plein gaz poursuivre son exploration des mondes merveilleux, et si nombreux, de l'émergence (à suivre).
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16 décembre 2006 6 16 /12 /décembre /2006 14:00

The explanatory arrow of science currently aims downward (La flèche de l’explication en science pointe actuellement vers le bas).

Steven Weinberg, Prix Nobel de physique. 

 
Un petit coup de gueule contre plusieurs théories où visions «globalisantes» en biologie, qui ne sont que des ignorances passéistes qui avancent masquées, drapées dans un discours d’avant-garde, et qui me hérissent le poil.

 

Quand Jean-Marie PELT, jouant de son aura de grand naturaliste mais digne représentant des scientifiques du XVIIIième siècle, avec autant de connaissance en biologie moléculaire qu'en avait Buffon, vient nous expliquer à la télé que « les Organismes génétiquement Modifiés (OGM) c’est mal parce que les gènes sont dans le désordre», c’est pitoyable. Autant demander à ma concierge quel est son avis sur les dernières avancées de la théorie des cordes en cosmologie.
On peut être contre les OGM mais au moins qu’on argumente sérieusement, sans invoquer une globalité immuable et un ordre naturel regardé comme une horloge au mouvement perpétuel. La Nature a mis en œuvre au cours de son évolution des mécanismes, des stratagèmes et des transferts génétiques entre organismes dont nous mesurons à peine l’étendue, qui n’ont rien à envier aux OGM actuels, et dont ces derniers ne sont que de très pâles copies.

 

Le Vitalisme (la croyance en l’existence d’une « force vitale ») ayant quitté avec fracas, coté jardin, la scène scientifique à la fin du XIXième, le voici qui fait son retour sur la pointe des pieds, coté cour, sous le nom « d’émergence ».
Les systèmes émergents sont issus de la théorie de la complexité, qui postule que des propriétés nouvelles apparaissent dans les systèmes complexes dont les composants intimes sont en interaction, et que ces propriétés émergentes ne sont pas la simple addition des propriétés des constituants du système.
Sans nier la réalité du concept de système émergent en biologie, je remarque qu'il est le prétexte à toutes sortes de dérives spiritualistes, sous couvert de la difficulté à appréhender les organisations complexes du monde vivant.
Très à la mode actuellement en sciences naturelles, ils sont mis à toutes les sauces, et sont devenus le leitmotiv de ceux qui refusent en block toute tentative de réduction scientifique, sous prétexte que des systèmes biologiques complexes évoluent de manière imprévisible, ou parce qu’ils n’ont pas les connaissances nécessaires pour les comprendre.
Chaque système biologique dont le fonctionnement est très complexe - ou encore mieux, stochastique - est enfermé dans un sac auquel on fait un gros nœud pour ne pas en voir les constituants, et sur lequel on colle l’étiquette « Système Emergent ». Bref, les phénomènes biologiques non-déterministes, imprévisibles ou émergents sont tous cuisinés à la même sauce.
La plupart des avancées modernes de la biologie sont fondées sur l’analyse, le décryptage et le décodage des éléments constitutifs des systèmes et je trouve lamentable de croire que, par quelques tours de passe-passe épistémologiques, les propriétés émergentes ne sont pas réductibles in fine aux propriétés des molécules du système et à leurs interactions, décryptées palier par palier en direction du niveau inférieur.

Si cette explication par l’émergence avait toujours prévalue, nous en serions encore à la théorie de la Génération Spontanée pour expliquer la plupart des phénomènes biologiques.

 

Quand les créationnistes viennent nous expliquer que le monde vivant est beaucoup trop complexe pour avoir été le fruit d’une évolution naturelle, et qu’il y a sûrement un Dieu caché là-dessous, cela peut tout a fait être considéré comme une Nième variation de la théorie des systèmes émergents.

Le refus de prendre en compte les détails (le diable n’est-il pas dans le détail ?) est sensé tout résoudre car toute question trouve alors sa réponse dans une explication globalisante, d’ordre supérieur et donc difficilement accessible. Leur appel au supranaturel dans l’explication de l’évolution de la vie (ne serait-ce pas une émergence ?) ne témoigne que d’une ignorance, et rien d’autre.

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