LE CACTUS HEURISTIQUE
Un petit panégyrique d’auteurs, évidement partiel et probablement partial, mais qui cerne bien les avancées de la théorie de l’évolution des espèces. J'ai choisi de mettre en avant leurs particularités et ce qui les différencie : le consensus qui règne sur la théorie synthétique de l'évolution des espèces fait l'objet d'un autre article.
Charles Darwin, précurseur et révolutionnaire
Charles Darwin a
longtemps mûrit son livre « L’Origine des Espèces », issu de ses nombreuses observations, et principalement de son voyage de presque 5 années à bord du navire
le Beagle, et longtemps hésité avant de publier ses idées.
Le paradigme darwinien est à l'origine de la plus importante révolution de l'histoire des sciences naturelles. Ce n'est pas une théorie monolithique mais un ensemble de 5 sous-théories (d’après E. Mayr), qui composent une théorie globale sur l’évolution de la vie :
- L’évolution des organismes
- La descendance d’ancêtres communs
- Le gradualisme de l’évolution
- La spéciation populationnelle (ou l’apparition des espèces)
- La sélection naturelle
Le paradigme darwinien n'est pas sorti du néant et de la seule imagination de son auteur, en plus de ses observations personnelles et des nombreuses expériences de Darwin, il fait suite à une
longue série d'idées nouvelles et de découvertes qui avaient progressivement remis en cause les idées classiques sur la vie : le grand mérite de Darwin (comme de Wallace) est de les avoir
rassemblées et reliées entre elles pour construire une théorie cohérente sur l'évolution des espèces.
Il faut citer 2 faits principaux que Darwin a su comprendre et utiliser pour construire sa théorie :
- La sélection artificielle opérée par les éleveurs sur les espèces d'élevage, pour laquelle Darwin a compris que son principe pouvait être transposé dans un concept de sélection naturelle.
Même si « L'Origine des Espèces » a connu un succès considérable dés sa parution, la révolution darwinienne a été longue à se mettre en place et à être acceptée, mais presque 150 ans après la publication de L’Origine des Espèces, toutes ses découvertes ont été confirmées et il est surprenant de constater à quel point Darwin a été un visionnaire. Le seul point sur lequel a il été mis en défaut est celui de l’hérédité des caractères acquis (la transmission à la descendance des caractères acquis par un individu), mais qui se comprenait dans le contexte de l’époque, ou la génétique n’avait pas encore été découverte. La théorie darwinienne débarrassée de cette notion d'hérédité des caractères acquis constitue le Néodarwinisme. Rien d’autre que ce point n’a pu être infirmé et, au contraire, l’ensemble de sa théorie à été progressivement validée au fil du temps. Voir l'article "l'évolution de la vie".
Stephen Jay Gould, ou la Contingence
Professeur de biologie, géologie et d’histoire des sciences à Harvard, hélas trop tôt disparu en 2002 à l’âge de 61 ans. Il fut un esprit brillant, célèbre et célébré, et a été la figure de proue de la lutte contre le créationnisme aux Etats-Unis. C’est sans doute le biologiste de l’évolution le plus célèbre après Darwin.
Sa nombreuse production littéraire témoigne de ses remarquables qualités de vulgarisateur. La plupart de ses livres ont été traduits dans le monde entier, ont eu un succès considérable, et qui est allé bien au delà d’une reconnaissance par les spécialistes du sujet. D’un éclectisme total, il a su mêler des domaines très disparates à ses réflexions sur l’évolution de la vie, dont la culture, l’économie et le sport, et ses livres se lisent comme des romans. Gould est avant tout un scientifique qui a pensé l’évolution d’un point de vue humaniste et à été un formidable pourvoyeur d’idées nouvelles.
Sa théorie principale sur l’évolution est avant tout celle des équilibres ponctués : l’évolution des espèces procède pas saccades et
marches en avant accélérée, entrecoupées de stases évolutives sur de longues périodes, et n’est pas un phénomène uniforme et continu. Contrairement aux idées reçues, Dawkins ne s’oppose pas à
cette théorie, mais en minimise l’étendue et la portée. La théorie des équilibres ponctués n’a jamais pu faire l’unanimité : elle s’est révélée juste pour beaucoup de lignées mais fausse
pour d’autres.
Grâce à ses recherches en paléontologie, il a mis en avant l’absence totale de téléologie dans le cours de l’évolution et son caractère profondément stochastique. Il inventa ainsi la théorie des
trompes, suivant laquelle beaucoup de caractères phénotypiques ne sont que des sous-produits ou des effets secondaires de l’adaptation des organismes.
Gould n'eut de cesse de dénoncer la pensée adaptationniste issue du néodarwinisme, et préféra mettre en avant le caractère historique de l'évolution, qui impose des contraintes biologiques et
limite le champ des adaptations possibles du vivant. Il s’opposa à de nombreux biologistes de l’évolution et fut mis à part par de nombreux collègues, qui lui ont notamment reproché des prises de
positions idéologiques et non scientifiques.
A partir de cette notion d'histoire des structures biologiques, et à partir d'analogies architecturales, il a introduit le concept d'exaptation : un processus historique qui fait que les espèces détournent des "inventions" biologiques pour des utilisations différentes de celles pour lesquelles elles sont apparues initialement.
Pour lui l'évolution agit sur les clades et les groupes d'organismes plus que sur les individus, mais cette prévalence de la sélection de groupe a été évacuée de la biologie évolutive moderne.
Pour Gould, le maître mot de l’évolution de la vie, comme celui de l’histoire humaine, c’est la « contingence ».
Bibliographie en français pour découvrir S. J. Gould :
- Le pouce du panda
- Le sourire du flamant rose
- La vie est belle : les surprises de l’évolution
- Cette vision de la vie
Ernst Mayr, l’exégète
Ersnt Mayr est né en 1904 en Allemagne. Il était biologiste et ornithologue, professeur à Harvard et directeur de son Musée de zoologie comparative. Il n’a pas été un révolutionnaire, mais un scientifique qui s’est attelé à une analyse de fond de la définition des termes et des mécanismes de l’évolution des espèces, et a beaucoup publié.
Il entamé sa carrière au début de XXième siècle, a fait parti de toutes les avancées en matière de sciences de l’évolution et s’est
confronté avec tous les chercheurs dans le domène. Il a principalement réfléchit sur la notion d’espèce et sur sa définition, et a clarifié des termes qui étaient souvent âprement discutés. Sa
grande fidélité à Darwin, son exégèse des travaux darwiniens et sa très longue carrière (il est mort en 2005, à l’âge de 100 ans) l’on fait appeler le « Darwin du XXième siècle ». Il a
été un acteur majeur de la synthèse évolutionniste des années 1940, qui a érigé la théorie synthétique de l’évolution, ou néodarwinisme, fusion de la génétique mendélienne et de l'évolution
darwinienne.
E. Mayr a mis en évidence la spéciation péripatrique ou allopatrique (spéciation par isolement géographique), et a introduit le concept biologique de l’espèce : une espèce appartient à une
population dont les membres sont interféconds, et génétiquement isolée du point de vue reproductif d'autres ensembles équivalents. Il pensait avoir clôt les questions sur la définition de
l’espèce, mais sur ce point il n’a pas rencontré l’assentiment espéré de la part de ses confrères.
Le seul reproche qui peut lui être fait est, peut-être, une ignorance des avancées récentes de la biologie moléculaire, qui l’ont parfois amené (ceci associé à un ego surdimensionné !) à camper sur certaines positions scientifiques avec la plus totale mauvaise foi.
Son tout dernier livre (publié à 99 ans !) est un bon résumé de l’histoire des sciences de l’évolution depuis Darwin jusqu’à nos jours. En français : « Après Darwin - la biologie une science pas comme les autres ».
Motoo Kimura, les jeux du hasard
Biologiste japonais (1924 – 1994) considéré comme l'un des plus grands généticiens de l’évolution.
A la fin des années 60, Richard Lewontin lance l’étude de l’évolution moléculaire et de nombreuses données moléculaires commencent à être accumulées. De nouvelles idées sur l'évolution, issues de
la mise en évidence du polymorphisme moléculaire dans les populations, voient le jour qui remettent en cause le processus quasi-déterministe de la sélection naturelle.
Kimura a travaillé principalement dans le domaine de la génétique des populations et, en 1967, pose les bases de la théorie neutraliste ou « hypothèse de la dérive aléatoire des mutations
neutres ». Elle postule que l’énorme variabilité génétique intraspécifique – totalement insoupçonnée - qui a été mise en évidence dans les années 60 indique que c’est la dérive génétique – et non
pas la sélection naturelle - qui est à la base de la fixation des allèles dans les génomes.
Il a mis l'accent sur le fait que la majeure partie du polymorphisme génétique des populations qui est observé concerne des séquences
fonctionnellement et sélectivement équivalentes et donc neutres du point de vue évolutif.
En effet, la plupart des mutations génétiques sont neutres (ni positives ni négatives pour l’adaptation des organismes) ou délétères, alors que les mutations favorables sont très minoritaires.
Les mutations délétères étant éliminées par sélection naturelle, l’énorme majorité de l’évolution moléculaire se fait donc sur la base de mutations neutres qui fluctuent dans les populations de
manière aléatoire d’une génération à l’autre, en échappant aux effets de la sélection : c’est la dérive génétique. Ces mutations neutres deviendront des réalités phénotypiques si le hasard les
maintient au cours du temps.
La théorie neutraliste minimise le rôle de la sélection adaptative comme principal facteur de l’évolution des organismes et met plutôt en avant le rôle des forces stochastiques. Kimura a modifié
de manière notable le concept d’évolution, dans lequel le premier rôle n’est plus tenu par la nécessité - comme chez Darwin - mais par le hasard.
William D. Hamilton, la sélection de parentèle
Britannique né en 1936, c’est un des plus éminents théoriciens de l'évolution. Tour à tour lecteur à l'Imperial College de Londres (1964-1977), professeur à l'Université du Michigan (1978-1984), puis professeur associé à la Royal Society Research de l'Université d'Oxford (1985-1999). Il est mort en 2000 des suites d’un paludisme contracté au Congo, après avoir reçu les plus brillantes distinctions de la biologie.
La célébrité de William Hamilton est née d'un article intitulé «The General Theory of Social Behavior», publié en
1964 dans l’indifférence générale,
et qui apportait une solution à un
vieux problème de la théorie de l'évolution : comment expliquer le maintien dans les sociétés animales de comportements altruistes, allant jusqu'au sacrifice de soi, alors que de tels
comportements auraient dû être contre-sélectionnés au cours de l'évolution. Il a ainsi proposé la théorie de la Sélection de Parentèle (le terme a été proposé plus tard par Maynard Smith), l’unique théorie également capable d’expliquer -
en plus de l’altruisme - l’apparition et le maintien au cours de l’évolution d’individus stériles (par exemple les ouvrières chez les abeilles et les fourmis) au sein de communautés d’organismes. C’est en 1965 que le célèbre entomologiste
Edward O. Wilson découvrit par hasard le travail de Hamilton, au cours d’un voyage en train, et compris la révolution qu’il constituait.
Les comportements altruistes apparaissent toujours chez des individus étroitement apparentés. La Sélection de Parentèle stipule que des individus peuvent transmettre des copies de leurs propres
gènes non seulement en se reproduisant, mais aussi en aidant – par un comportement altruiste intéressé - la reproduction d’individus apparentés génétiquement (par exemple des sœurs, des frères ou
des cousins).
L’information génétique qui impose l’altruisme est favorisée parce qu’elle se trouve aussi chez l’individu qui bénéficie de ce comportement. Tout gène qui a pour effet d’aider des copies de lui-même va tendre à se répandre dans une population.
L’expression de « gène égoïste » crée par Dawkins trouve son origine dans cette idée que l’aide que des individus se portent ne témoigne que d’une tendance à maximiser la reproduction de leur propre information génétique.
Passionné par la génétique des comportements, les peu nombreuses publications de Hamilton ont, pour la plupart, eu un impact fort dans le
domaine de la biologie de l’évolution. Outre la compréhension de l'altruisme et de la persistance d’individus stériles, Hamilton a travaillé sur l'évolution de la sénescence et sur le rôle des
parasites dans le maintien de la reproduction sexuée.
Avec John Maynard Smith, il pensait que certaines constatations relatives à l’évolution ne peuvent s’expliquer que si ce sont les gènes – et non les individus – qui sont sélectionnés au cours de
l’évolution.
Leigh Van Valen, la course aux
armements
Chercheur américain de l’Université de Chicago, né en 1935, qui en établissant la courbe de survie d’une cinquantaine de groupes d’organismes, constate que - quelle que soit la période d’existence déjà écoulée - la probabilité d’extinction d’un groupe reste constante tout au long de son évolution dans le temps.
Pour expliquer cette probabilité d’extinction constante et ce déficit persistant d’adaptation des espèces, il a proposé dans les
années 1970 la Théorie de la Reine Rouge, qui place les facteurs biotiques comme les premiers éléments environnementaux à prendre en compte dans les mécanismes de l’évolution.
Leigh Van Valen a été frappé par une évidence qui n'était apparue à personne avant lui : si les taux d'extinction sont constants dans le temps pour la succession des espèces d'un groupe au cours de son évolution, cela signifie que les espèces les plus récentes ne sont pas plus adaptées à leur environnement que les espèces disparues au début de l'histoire du groupe.
Leigh Van Valen était initialement un scientifique ignoré par l'institution officielle du pays et cantonné à des
travaux théoriques, moins couteux que les recherches expérimentales. En 1973, après avoir proposé son article «A New Evolutionary Law» à plusieurs journaux, qui le refusent tous, il
finit par le publier dans un journal qu'il crée lui-même. L'article allait devenir un des plus célèbres des sciences de l'évolution et susciter des débats passionnés.
Voir l’article La Théorie de la
Reine Rouge.
J. M. Smith
représente le cas unique d’un ingénieur en aéronautique qui s’est reconvertit dans la génétique après la seconde guerre mondiale, et est devenu en quelques décennies un des plus grands
théoriciens de l’évolution. Sujet britannique né en 1920 et décédé d’un cancer du poumon en avril 2004, sa longue carrière a été couronnée par les plus prestigieux prix en sciences de
l’évolution.
Richard Dawkins, le réductionniste
Ethologiste, néo-darwinien, professeur à Oxford, Dawkins est un scientifique à part dans le domaine des sciences de l’évolution. Nul
autre que lui sans doute, n’a su mener aussi loin la réflexion sur l’évolution, et sa pensée profondément réductionniste est en rupture avec celle de Gould. Il est probablement le seul à avoir
vraiment intégré la révolution moléculaire en biologie à sa réflexion sur l’évolution, et à avoir su en tirer des conclusions.
Il publie en 1976 son livre le plus célèbre : Le Gène égoiste, qui lui vaut une réputation mondiale et est considéré par certains comme le plus important ouvrage sur la théorie de l’évolution depuis L’origine des espèces de C. Darwin. Synthèse brillante sur les connaissances de son temps, à la suite de W. D. Hamilton et J. Maynard Smith l’ouvrage interprète certains mécanismes biologiques à travers la grille de la Théorie des Jeux, et revisite les mécanismes de la reproduction et de l’évolution en termes de conflits/coopérations de l’information génétique.
Bibliographie française pour découvrir Dawkins :
- Le gène égoïste
- L’horloger aveugle
- Qu’est ce que l’évolution ? - Le fleuve de la vie.
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