LE CACTUS HEURISTIQUE
L’être humain est décidément un animal social, et les enjeux de la cohésion du groupe passent souvent par des mécanismes insoupçonnés… Voici quelques exemples et découvertes récentes qui les illustrent.
Incivilités en chaînes
A partir de la fin des années 80, les Etats-Unis, confrontés à une ascension continue de la criminalité depuis des décennies ont mis en place une répression policière particulière basée sur la
théorie du carreau cassé.
Qu'est-ce que la théorie du carreau cassé ?
La théorie du carreau cassé (ou théorie de la vitre
brisée) postule que les crimes et incivilités s'auto-entretiennent dans une population par un effet de mimétisme. Elle affirme que le moindre désordre ou la plus petite incivilité en
provoque d'autres par une sorte d'effet boule de neige : un délit ou un désordre (une vitre cassée, des graffitis, une incivilité, etc) augmente les tendances des personnes qui les
constatent à enfreindre à leur tour les normes et règles sociales. Un carreau cassé entrainera d'autres carreaux cassés s'il n'est pas vite réparé. Il faut donc, dés leur apparition, gommer de
l'environnement les premiers signes de désordre et sanctionner les plus petites infractions, sous peine de les voir se diffuser et s'amplifier dans une population au cours du temps.
Les résultats de la politique de tolérance zéro vis-à-vis des plus petits délits mise en place dans les grandes villes des Etats-Unis ont été spectaculaires, avec une forte baisse de la
délinquance. Pourtant, cette théorie du carreau cassé n'avait jamais été prouvée. C'est maintenant chose faite.
L'équipe de K. Keiser, de l'Université de Groningen en Hollande, a réalisé une série de 6 expériences en pleine rue impliquant de nombreuses personnes, principalement pour savoir si l'observation
de comportements inappropriés pousse les gens à oublier leurs considérations sur les normes sociales en faveur d'autres considérations telles que l'auto-gratification. Les résultats ont été
éloquents, et parmi eux on peut citer :
La théorie du carreau cassé est un principe de cohésion sociale : les individus d'une population connaissent le niveau d'infraction aux règles « qu'ils peuvent se permettre » en analysant inconsciemment les paramètres de leur environnement, et adaptent ensuite leur comportement pour être en phase avec le comportement de la population.
Cette théorie sur les effets de groupe me rappelle les dernières découvertes faites sur... le bâillement.
La réplication des bâillements
Les bâillements sont modulés par l'horloge biologique et accompagnent beaucoup
des transitions comportementales. Il a pendant longtemps été supposé que le bâillement est un moyen réflexe qu'à l'organisme pour oxygéner le sang au moment ou il entre dans un état de
somnolence, ceci pour revenir à un état de vigilance plus élévé. Pourtant des mesures ont montré que l'aspiration d'air au moment du bâillement ne modifie pas la composition des gaz du sang, et
cette théorie physiologique de l'éveil par l'oxygénation est maintenant abandonnée.
A part le mouvement respiratoire, l'autre constante dans le bâillement est le mimétisme qu'il engendre (échokinésie). L'adage dit « qu'un bon bailleur en fait bailler sept »
et, en effet, bailler après avoir observé quelqu'un bailler est un phénomène universel : des expérimentations ont montré que tous les humains de la planète réagissent à un bâillement (40% à
60%), et ceci même face à un film ou une image qui montre quelqu'un bailler. Mais il est nécessaire pour cela de voir la totalité du visage : la seule vision de la bouche ne suffit pas à
déclencher un bâillement. La contagion des bâillements implique une reconnaissance des émotions, qui fait appel à des circuits neuronaux très complexes, ce qui explique que la réplication
n'existe que chez les hominidés supérieurs et n'apparaît chez les enfants qu'après l'âge de 4 ou 5 ans. Stephen Platek, de l'Université de Philadelphie, a montré que les individus sont d'autant
plus sensibles à la réplication du bâillement qu'ils sont capables d'empathie envers les autres.
La communion dans le bâillement serait un reflexe presque aussi naturel que tendre la jambe après le coup de marteau du médecin sous la rotule.
A l'heure actuelle, la principale théorie pour expliquer la réplication du bâillement dit qu'elle a un rôle dans la cohésion d'un groupe : La réplication du bâillement s'apparente au
décryptage automatique et non conscient d'un état de vigilance chez autrui, permettant une synchronisation des états de vigilance entre individus.
Bailler provoque effectivement un petit coup de fouet, mais neurologique et non métabolique, et les bâillements en chaînes entre personnes qui se côtoient permettraient à chacun de se mettre dans
le même état de vigilance que les autres membres du groupe. Cette capacité participerait d'une forme d'empathie instinctive involontaire et repose sur une communication non verbale, façonnée au
cours de l'évolution des hominidés supérieurs. La réplication des bâillements aurait été sélectionnée au cours de l'évolution car elle confère un avantage sélectif en permettant une
synchronisation efficace des niveaux de vigilance entre les membres d'un groupe et leur permet de rester en phase.
Synchronisation des fertilités
Je termine par un fait bien connu, et plus « organique », de découverte assez ancienne maintenant, mais qui est en droite ligne avec les faits ci-dessus qui décrivent des mécanismes de
groupes.
Des femmes qui se côtoient quotidiennement - qui vivent ensemble ou travaillent
dans un même bureau, par exemple - et qui ont au départ des cycles menstruels décalés, ou de durées différentes, raccourcissent ou rallongent progressivement leurs cycles menstruels en le calant
sur celui de leurs voisines. Elles finissent par toutes avoir des périodes de fertilité qui surviennent au même moment. Cette synchronisation serait due à l'émission de phéromones volatiles
par les glandes axillaires des femmes, qui influent sur les cycles menstruels des autres membres du groupe.
Pourquoi l'évolution a-t-elle sélectionné ainsi un mécanisme pour synchroniser la fertilité des femmes en groupe ? Mystère...
Il y a pléthore d’exemples de ce type, et de nouvelles découvertes du type de celles décrites ci-dessus sont faites chaque semaine.
En effet, pour le carreau cassé, je trouve que la solution d'éliminer toute incivilité à la source est une bonne méthode. N'intervenons-nous pas ainsi avec nos plantes pour éviter de se retrouver avec une friche entre les cactus ?
Par contre, tout dépend peut-être aussi du contexte et de la mise en oeuvre : si la population à risque ressent une volonté de répression à son encontre, cette population ne risque-t'elle pas au contraire d'exacerber son comportement incivil ?
En tous cas, je te remercie d'avoir apporté cet article à ma réflexion. Je te souhaite une bonne journée, et à plus tard sur le CF.
Minéraline
En fait c'est l'inverse, la théorie du carreau cassé postule que la délinquance ne vient pas tellement d'une population à risque mais d'un "niveau ambiant" d'incivilité ou de criminalité qui peut pousser par contagion certaines personnes vers la délinquance, alors que dans un autre contexte ces mêmes personnes ne le feraient pas.